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Que cache l’attaque contre le Qatar ?

Yannis Mahil est Islamologue, Universitaire, Conférencier, licencié en Droit, Intellectuel. Il a reçu le Prix de Lutte contre le Racisme et les Discriminations, de l’ONG Cojep International, 2015.

Suite à la crise diplomatique entre certains pays arabes et le Qatar, Mahil analyse les causes de cette attaque contre un pays censé être un allié.

Que cache la rupture unilatérale des relations diplomatiques de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, de l’Égypte, du Bahreïn, du Yémen avec le Qatar?

L’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats arabes unis mènent une guerre froide contre le Qatar depuis plusieurs années. Dans un conflit précédent, l’émir du Koweït avait même joué au médiateur entre le Qatar et l’Arabie saoudite afin d’éviter l’escalade. La rupture diplomatique n’est qu’un pas supplémentaire de cette guerre froide qui prouve encore une fois les orientations très différentes des pays du Golfe.

Le Bahreïn et le Yémen ne font que suivre l’Arabie saoudite qui leur impose sa tutelle.

Les Émirats et l’Arabie saoudite ont dans leur giron un certain nombre de régimes arabes dictatoriaux qu’ils veulent voir rester au pouvoir. Entre autres, l’Egypte de Sissi leur sert de relais. Dans le cadre de cette politique, ils cherchent à assimiler au terrorisme tous ceux qu’ils considèrent comme «proches des Frères musulmans».

Dans cet ordre, ils ont fait pression sur plusieurs pays pour classer les Frères musulmans comme «terroristes», en sachant que la liste des organisations «terroristes» des Emirats inclut même le Secours Islamique, c’est dire le niveau de ridicule…

Ils ont financé le coup d’État contre Morsi en Egypte à coup de millions de dollars. Et selon certaines sources (des acteurs politiques bien informés que j’ai rencontré), les Émirats ont proposé des financements en Tunisie en échange d’une déstabilisation de la troïka de Marzouki, dont Ennahda faisait partie. Certains ont même rapporté que les Émirats ont soutenu par différents biais le coup d’Etat contre Erdoğan en Turquie. Mais ne pouvant affronter une puissance régionale comme cette dernière, ils ont tout fait pour recoller les morceaux après l’échec du coup d’État. Ils auraient même demandé à l’Arabie saoudite d’intervenir auprès de la Turquie pour éviter une crise.

C’est aussi les Émirats, toujours avec l’Arabie saoudite et l’Égypte (après l’arrivée de Sissi) qui tentent de déstabiliser le Hamas à Gaza, notamment par le biais de M. Dahlan.

C’est pour toutes ces raisons qu’ils s’en prennent au Qatar. En effet, le Qatar soutient certaines forces politiques hostiles à certains régimes arabes dictatoriaux, il a accueilli des Frères musulmans exilés d’Égypte et refuse de les considérer comme terroristes. C’est aussi parce que les Qataris ont une diplomatie très offensive et ambitieuse pour un si petit pays. Il est aussi reproché au Qatar de ne pas vouloir de conflit avec l’Iran (les deux voisins ayant d’importants intérêts gaziers en commun).

Le Koweït aussi essaye de garder des relations équilibrées avec l’Iran et accepte Les frères musulmans dans le jeu politique. Pourquoi n’ont ils pas rompu leurs relations diplomatiques avec le Koweït ? Un exemple typique qui démontre leur hypocrisie. Ce qui les gêne, c’est que le Qatar refuse leur tutelle et suit son propre agenda et ses propres intérêts alors que l’Arabie saoudite et les Émirats aimeraient que le Qatar soit leur valet.

Quant à la dictature égyptienne de Sissi qui vit sous perfusion saoudienne et emiratie, elle saisit chaque occasion pour s’attaquer au Qatar, car ce dernier dénonce constamment, via la chaine Al Jazeera, le coup d’État contre Morsi et les massacres de masse qui l’ont accompagnés.

Les médias du pouvoir en Égypte insultent d’ailleurs régulièrement le Maroc qui refuse de se soumettre à leur délire éradicateur en acceptant la présence du PJD au sein du gouvernement marocain.

La visite de Trump en Arabie Saoudite, qui a réaffirmé son soutien indéfectible aux dirigeants du pays, a certainement aussi dû jouer un rôle dans cette décision à l’encontre Qatar. En effet, le Qatar a signé un accord pour qu’une base militaire turque soit créée sur leur sol afin ne plus trop dépendre à terme des USA sur le plan militaire. Cela a forcément déplu à l’Oncle Sam.

De plus, on sait que Trump a réaffirmé en Arabie saoudite que le Hamas était un mouvement terroriste alors que le Qatar accueille le chef du bureau politique du mouvement de résistance palestinien.

Il est important aussi de rappeler que deux membres du Conseil de Coopération des pays du Golf ont refusé de suivre l’Arabie saoudite et les Émirats dans leur croisade anti-Qatar, à savoir le Koweït et Oman qui ont toujours cherché à avoir une diplomatie équilibrée.

En bref, on comprend que cette rupture des relations diplomatiques n’a rien à voir avec un «soutien au terrorisme» du Qatar, mais est liée à des intérêts géostratégiques, des conflits idéologiques, des conflits de leadership régionaux, impliquant de nombreux acteurs.

Yannis Mahil